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Monsieur François Pinault et ceux qui ont assuré sa défense
viennent de remporter une victoire juridique décisive dans
l’affaire de la statue de Sésostris III après dix ans de
procédure. Dans le catalogue de vente, cette statue était
présentée comme une effigie du roi Sésostris III. Il s’agit
d’une statue en pierre de taille moyenne, haute de 57 cm,
avec le nom du souverain gravé sur le ceinturon.
Cette pâle copie du grand roi égyptien ayant dirigé d’une
main de bronze - n’en déplaise à madame Desroches-Noblecourt,
le fer n’était pas encore utilisé au Moyen Empire - l’Egypte
au début du XIXe siècle avant J.-C., avait été
adjugée aux enchères pour la somme d’environ 5 millions de
francs. Il s’agissait apparemment d’une très bonne affaire
car, selon les milieux spécialisés, si elle est originale,
une statue royale de cette taille dans un tel état parfait
de conservation se serait vendue autour de 50 millions de
francs, soit dix fois plus. L’acquisition s’était faite le
10 novembre 1998 à l’Hôtel des ventes de Drouot à Paris, sur
les conseils d’un conservateur du Département Égyptien du
Musée du Louvre, madame Elisabeth Delange. La vente était
assurée par monsieur Chakib Slitine, présenté à la première
page du catalogue comme « Expert près la Cour d’Appel de
Paris, Assesseur de la Commission de conciliation et
d’expertise douanière ». Pourtant, le 3 novembre 1998, avant
même la vente, Dietrich Wildung, alors conservateur du musée
de Munich, avait alerté par écrit le Président de la Chambre
des Commissaires-Priseurs de Drouot, M. Coutau-Bégarie et M.
Slitine quant à la non-authenticité de la statue et son
itinéraire douteux (enlèvement des inscriptions en 1982). La
vente fut cependant maintenue par ces trois acteurs.
De coûteuses procédures judiciaires opposaient ensuite
monsieur François Pinault et monsieur Chakib Slitine devant
la cour de Paris. Après une longue suite de procès a
priori imperdables en 2001 (première instance), 2002
(appel) et 2003 (recours en révision), tous perdus par
François Pinault, la Cour de Cassation a rendu un avis
inespéré le 27 février 2007 cassant tous les jugements
antérieurs défavorables au milliardaire. La position de très
nombreux fonctionnaires français de l’Egyptologie, rangés en
bon ordre derrière madame Christiane Desroches-Noblecourt,
qui proclamait haut et fort la statue authentique – un chef
d’œuvre antique et un « témoignage historique de grande
valeur » selon la romancière – n’avait en effet pas
facilité le travail des juges durant les cinq premières
années de procédures. Cette position unanime différait des
avis émis à l’étranger. Enfin, pourquoi demander
l’annulation de la vente s’il s’agissait d’un tel chef
d’œuvre inestimable ?
Lors des procès de première instance (2001) et d’appel
(2002), le donneur d’ordre juridique avait expressément
demandé aux avocats de ne pas remettre en cause le rapport
des expertes du Louvre. L’achat était à l’origine réalisé en
vue d’offrir en dation la statue au Musée du Louvre. Le
rapport cosigné par mesdames Christiane Desroches-Noblecourt
et Elisabeth Delange et déposé le 6 avril 2000 suit le
premier avis émis avant la vente par Elisabeth Delange, et
conclut à une statue antique, mais légèrement postérieure au
règne de Sésostris III : un témoignage statuaire donc encore
plus rare et précieux qu’un portrait contemporain du roi. Le
décalage entre la datation mentionnée au catalogue et celle
proposée par les expertes du Louvre n’a pas permis à
François Pinault d’obtenir gain de cause aux procès de 2001
et 2002.
Cependant, dès février 2002, poursuivant l’alerte de
Dietrich Wildung, un rapport d’expertise rédigé par Luc
Watrin, concluait sans ambages au faux grossier. Ancien
élève en égyptologie et archéologie orientale de l’Ecole de
Louvre et de l’Université de Paris I Panthéon Sorbonne, Luc
Watrin est un archéologue professionnel ayant occupé des
responsabilités sur des opérations d’archéologie préventive
à l’INRAP (anciennement AFAN) et au SRA d’Ile de France. Ce
chercheur a aussi une longue expérience des chantiers de
fouille en Egypte. Contacté quelques mois avant le second
procès (appel), il avait souligné l’indigence de
l’argumentation du rapport des experts du Louvre de mars
2000 et de sa conclusion qui était la suivante : « statue
posthume du roi…exécutée dans un atelier royal…dès le fin du
Moyen Empire… pour cette raison, la statue devient un
témoignage historique de grande valeur ». Dans leur
rapport, les expertes du Louvre admettent que la statue est
composée d’éléments de plusieurs périodes différentes,
toutes comprises selon elles dans le Moyen Empire. Par
exemple, elles rattachent l’uraeus aux modèles produits sous
le règne de Sésostris III, mais datent le siège de la XIIIe
dynastie (alors que plusieurs autres chercheurs le comparent
au style de l’Ancien Empire). C’est ainsi qu’elles placent
la période de réalisation de la statue environ 60 ans après
le règne de Sésostris III, « une œuvre de la fin du Moyen
Empire, aux derniers temps de la XIIe dynastie et
même [annonçant] la XIIIe dynastie ».
En février 2002, Luc Watrin rédige tout d’abord un premier
rapport d’évaluation sur l’objet et sur le rapport des
conservateurs du Louvre. La plupart des égyptologues
internationaux se prononcent en faveur de son expertise qui
conclut au faux. Les plus formels sont Helmut Satzinger,
directeur du Musée des antiquités égyptiennes de Vienne,
Claude Obsomer, philologue à l’Université de Louvain et
auteur d’un ouvrage sur le pharaon Sésostris Ier
et Marcel Marée, conservateur du département égyptien du
British Museum et spécialiste du Moyen-Empire. S’il reçoit
l’appui de ses collègues étrangers, Luc Watrin est seul
contre tous en France. Il rédige ensuite plusieurs rapports
annexes, dont un détaille plus de 40 anomalies, ce nombre
considérable s’expliquant notamment par les proportions
générales de l’œuvre qui, selon le chercheur, sont fausses.
Jusqu’à présent, seuls quelques extraits ont été diffusés
dans la presse (voir Journal des Arts n°161,
12/2002). Ces observations sont complétées d’un rapport
d’analyse macro- et microscopique réalisée en laboratoire
par le géo-chimiste Bertrand Duboscq, qui conclut sans
équivoque à la modernité de la pièce par la mise en évidence
de l’utilisation d’outils récents pour sa fabrication, en
acier chromé ou à lame diamantée.
Suite à ces travaux scientifiques qui anéantissaient une
nouvelle fois sa thèse d’une statue d’époque pharaonique (« un
témoignage antique de grande valeur »), madame
Desroches-Noblecourt, lança des attaques diffamatoires sur
la qualité du travail de ces deux chercheurs et tenta de
justifier immédiatement la présence des particules de fer.
Première mondiale, elle avança l’emploi d’outils en fer
depuis l’époque de la pyramide du roi Khephren (milieu du
IIIe millénaire) et au Moyen-Empire (début du
second millénaire). Pourtant les faits archéologiques
établissent qu’à ces époques reculées on utilisait
exclusivement des outils en pierre, en cuivre ou en bronze,
et que les premiers outils en fer en Egypte ont été
introduits par les Assyriens environ 1000 ans après le règne
de Sésostris III. Quant aux outils en diamant (il n’existe
pas de gisement diamantifère en Egypte), les routes
commerciales reliant le Congo à l’Egypte, bien connues à
l’époque actuelle, sont inconnues pour la période du Moyen
Empire.
Dans ce contexte en débat, en
2007, les juges de la Cour de Cassation ont cassé et annulé
les jugements antérieurs de 2002 et 2003 (voir encadré).
Suite à l’arrêt de la Cour de Cassation, la Cour de renvoi
(Cour d’Appel) décide l’annulation de la vente, par l’arrêt
n°07/05741 du 27 janvier 2009. Le poids de la Justice, sur
fond de plaidoiries contradictoires, est cette fois tombé
dans l’autre plateau, au grand dam de l’expert-marchand
Chakib Slitine mais aussi du commissaire-priseur Maître
Olivier Coutau-Bégarie et du propriétaire de la statue,
l’avocat berlinois Heinz Eckert. Messieurs Eckert, Coutau-Bégarie
et Slitine sont condamnés in solidum à rembourser au
couple Pinault la somme de 777.380,99 euros « augmentée
des intérêts au taux légal à compter du 23 juin 1999 »
(soit environ 1.020.000 euros au total) et à s’acquitter
d’une compensation de 20 000 euros ainsi que « les dépens
de première instance et d’appel, comprenant ceux de référé
et les frais d’expertise, ainsi que les dépens de l’arrêt
cassé ».
En conclusion, la Cour d’Appel « annule pour erreur sur
les qualités substantielles de la chose vendue la vente
intervenue le 10 novembre 1998 » (arrêt du 27 janvier
2009, n°07/05741). Cette décision est rendue en vertu de
l’article 1110 du code civil, qui s’applique le plus souvent
aux marchandises commerciales plutôt qu’aux biens culturels.
Seule l’erreur sur la substance, fondement original de
l’assignation, a été retenue par le tribunal. La prudence
des juges est donc manifeste malgré la plaidoirie pour dol
de maître Philippe Combeau qui, plaidant aussi discrètement
le faux (cf. compte-rendu des plaidoiries), a sans
doute créé l’atmosphère nécessaire à l’annulation de la
vente.
Précédant l’arrêt du 27 janvier 2009, dans l’article publié
le 5 avril 2007 dans la rubrique « news » du GREPAL, il
était écrit qu’il était en effet probable « que la Cour…
choisisse de ménager la chèvre et le chou, en validant la
thèse de « l’effigie posthume du roi » avancée dans le
rapport des expertes du Louvre et en invalidant la vente au
motif que la statue n’est pas contemporaine du roi comme
avancé dans le catalogue de vente. Cette solution bancale
permettrait de rembourser la victime (monsieur Pinault) et
de ménager madame Desroches-Noblecourt…».
D’un point de vue juridique, comme l’exprime un fin
connaisseur de ce procès, il s’est agi dans cette dernière
phase d’un parfait « duel en champs clos ». Il n’y a pas eu
de confrontation du rapport de mesdames Delange et
Desroches-Noblecourt avec les deux rapports scientifiques
contradictoires ni avec les nombreux avis contraires émis
par la communauté scientifique internationale. On a limité
les débats en en circonscrivant soigneusement la surface.
Toutes les parties acceptant comme base de discussion le
seul rapport des experts du Louvre nommés par le Tribunal,
la question posée aux juges a seulement consisté en :
« faut-il ou non annuler la vente ? ». En l’absence de
confrontation des expertises contraires et d’évaluation de
l’expertise du Louvre, le débat de fond ne pouvait pas avoir
lieu devant la Cour. La question scientifique doit donc être
débattue ailleurs qu’au tribunal, dont la fonction première
est de rendre justice aux lésés.
Hormis cette victoire juridique de monsieur Pinault,
il importe donc pour l’honneur de la communauté
égyptologique française que l’authenticité soit réexaminée
selon des critères scientifiques, et non pas sur des
positions d’autorité comme l’ont fait prévaloir mesdames
Christiane Desroches-Noblecourt et Elisabeth Delange, et
messieurs Nicolas Grimal et Jean Yoyotte. Dans ce débat de
fond, avec plus de quarante anomalies stylistiques et
iconographiques, et une analyse tracéologique démontrant que
la statue a été sculptée par des outils modernes, comment se
justifieront les scientifiques qui se retrancheront encore à
l’avis d’une statue authentique ?
Actuellement, la majorité des représentants officiels de
l’égyptologie en France franchit plus souvent le seuil des
boutiques de marchands d’antiquités que celui des congrès
internationaux, où on les cherche encore (cf. Congrès
International des Égyptologues à Rhodes en 2008). Trop
d’expertises d’ « amitié » ont déjà terni le sérieux des
institutions françaises, et si la France entend reprendre sa
position au sein de la recherche internationale, il importe
que la vérité scientifique puisse enfin primer sur toute
autre considération.
Wolfgang Lüger,
Janvier 2009
Le jugement en Cassation du 27
février 2007 : Affaire Sésostris III, épilogue?
Dossier sur l'affaire Sésostris III
: La statue "Sésostris III" de la collection François
Pinault ; Itinéraire d'un faux. |